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LES ROMANS QUE JE N'ÉCRIRAI PAS

LES ROMANS QUE JE N'ÉCRIRAI PAS

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LES OMBRES NE MENTENT PAS

LES OMBRES NE MENTENT PAS

LES OMBRES NE MENTENT PAS

D’aussi loin que je me souvienne, je me suis toujours raconté des histoires. Enfant, j’agite des tiges d’oyat, des morceaux de bois, des coquillages, marionnettes sans rouages qui donnent corps à des personnages incarnés par ma voix.

Celui à l’accent méridional (vestige de vacances dans le sud avec mes parents, vacances dont je ne garde aucun souvenir, par ailleurs) se lance dans de longs monologues. A force, il me fatigue le palais, me dessèche la gorge.

Je me revois, assez audacieuse pour m’aventurer dans les dunes, surprise aujourd’hui qu’on me laisse m’y rendre seule. Avec le sable, je façonne la scène idéale, des décors mouvants. Ces voix intermittentes me tiennent compagnie dans mes déambulations.

Ca se passe, en général, un jeudi. Jeudi, le premier nom du mercredi, du moins pour l’enfant que je suis à ce moment là, jeudi, le jour du jeu, le jour de Jupiter, le jour du théâtre de dune, où la plage ouvre ses portes de sable.

Il ne me reste pas un seul mot de ces saynètes. Des paroles envolées, gratuites, non pas vaines mais libres. Presque frustrant, cette perte, pour l’adulte que je suis qui ne jette rien de ce qui pourrait devenir un jour quelque chose, que ce soient la nourriture, les images, les objets, ou les mots.

Je ne sais pas davantage qui sont mes personnages, ce qu’ils se disent, s’ils sont enfants ou adultes. Ils ne sont jamais contents. S’ils sont deux, l’un morigène l’autre. Sans doute, y a-t-il des gentils et des méchants comme dans toutes les histoires d’enfant. En revanche, ce dont je suis sûre aujourd’hui, c’est d’avoir été heureuse à ces moments-là.

Parmi ces voix, une a dû survivre à l’enfance, celle qui m’accompagne encore, me console, me berce, me trouve des excuses, me gourmande parfois, me bouscule, me pardonne et pose son regard bienveillant sur moi, à distance.. Elle est ma deuxième vie, en parallèle des apparences, un moi fantomatique. Personne ne la connaît. Ma honte ressemble à la peur que j’éprouvais, enfant, d’être surprise en pleine logorrhée. Si je voulais rechercher à quoi elle correspond, cette voix interne qui m’épaule, on me donnerait des noms scientifiques qui font peur.

Donc personne ne sait que je fais cela dans la famille : parler seule pendant des heures. J’en ai honte comme de tout ce qui est trop moi.

Je m’approche du petit pavillon de banlieue : blanche, insignifiante pour les autres, fierté pour moi qui entends mes parents la prendre en compte pour tout : pas de vacances, de beaux habits, de restaurant, à cause de La Maison.

Mes derniers pas de solitude sont silencieux. La voix est restée accrochée à la dune. Elle ne m’habite pas encore, du moins je ne m’en souviens pas. Elle m’attend dans la dune. Elle sera là quand j’y retournerai, à moins qu’elle ne me rejoigne plus tard. Elle n’aime pas trop venir dans La Maison, où il faut faire attention à tout, je la prive généralement de son. Elle a tout juste le droit de murmurer. Pour ce qui est de me rejoindre ou pas, ce n’est pas moi qui décide. C’est elle.

Quand j’ouvre la porte du garage qui donne directement dans la salle à manger et qu’on me demande brusquement ce que j’ai fait, d’où je viens, je m’entends proférer un mensonge avec une voix appropriée, pour la dissimulation. J’ai été chez mon amie Claire, ou chez une autre. Elles sont nombreuses. Je les fais mentir sans qu’elles le sachent. La maisonnée s’en contente. Personne ne vérifie mes dires. Ma gorge est irritée d’avoir puisé l’air, d’avoir fait vibrer des cordes aiguës puis graves, sans ménagement. Rentre, il fait froid, me dit-on. Enlève tes chaussures, mets tes chaussons, je viens de nettoyer La Maison.

 

Si la voix choisit de rentrer, elle me retrouve là où je suis. Souvent dans ma chambre en train d’agiter des poupées, ou bien mes doigts qui forment des jambes en silence. Je leur enfile des bottes miniatures empruntées aux poupées. Je leur fais faire simplement des pas. Les regarde partir, les fait revenir, puis elles repartent. Ainsi de suite.

J’en garde une fascination pour la distance de peau qui sépare le haut d’une botte du creux du genou. Plus la jambe est fine plus la morsure du plaisir est vive. Ca forme comme une bouche, un sourire, un baiser qui s’éloigne. Je crois qu’aujourd’hui encore, je suis capable de me retourner pour ce carré de chair. Il me fait entendre mes voix de l’enfance.

 

Exrait de Les ombres ne mentent pas, nouvelle non publiée